Lie in my Heart : oser le jeu vidéo autobiographique

Test de Lie in my Heart sur PC

A la pause déjeuner de temps en temps avec les collègues on aime se demander à quoi on a joué dernièrement. On en aurait parlé la veille, j’aurais répondu la bouche pleine « Borderlands 3 » et tout le monde serait retourné à son casse-croûte après m’avoir dit que « ah bon ? Mais bordel, arrête de jouer dans ton coin, jouons ensemble c’est un jeu multi… » (j’suis perso, c’est plus fort que moi je crois). Mais ce midi là, quand j’ai répondu « Lie in my Heart, un jeu autobiographique sur le suicide, la bipolarité et la résilience », personne ne s’est proposé de rejouer avec moi et la majorité est retournée à son casse-croûte (ou zdoul comme on aime l’appeler chez nous) après m’avoir regardé les yeux grands ouverts. « Elle débloque la Violaine ». Wala. La meuf de Stephan Eicher qui voulait déjeuner en paix n’avait qu’à me demander conseil. Ce qui me donne envie de prolonger de quelques lignes cette introduction interminable en m’interrogeant : le jeu vidéo doit-il forcément rimer avec divertissement ? Ne doit-il procurer que plaisir et joie ? Autobiographie rime-t-il forcément avec ennui ?

Qui est Sébastien Genvo, créateur de Lie in my Heart ?

Sébastien Genvo, créateur de Lie in my HeartC’est assez inhabituel de démarrer un test en s’attardant sur la vie privée de son créateur. En général, je suis plutôt adepte du « cela ne nous regarde pas ».  Mais Lie in my Heart ne me laisse pas vraiment le choix. Derrière ce visuel novel autobiographique, se cache un vrai drame : celui de sa propre vie. Maître de conférence à l’Université de Lorraine, Sébastien Genvo est spécialisé dans la création vidéoludique et les jeux expressifs. Thématique qu’il a d’ailleurs déjà exploité avec son 1er jeu Keys of a Gamespace en 2011. Je profite de cet aparté pour te dire qu’il a une chaîne Youtube que je viens de découvrir et qui a l’air super intéressante, il y a même un devlog pour Lie in my Heart. Quand je vois derrière lui sur une vidéo la BD Black Hole, un tee-shirt NIN et ses références à plusieurs jeux vidéo trop cools pendant le jeu, je me dis que j’aurais bien aimé l’avoir comme prof à la fac !

Revenons à nos moutons, dans Lie in my Heart, il a souhaité s’intéresser à l’usage de l’autobiographie dans un jeu vidéo, à travers l’histoire de la mère de son fils, qui souffrait de bipolarité et a décidé, pour différentes raisons, de mettre fin à ses jours il y a quelques années.

Lie in my Heart souhaite amener le joueur à réfléchir sur la cause de cet acte, l’impact qu’il peut avoir sur l’entourage, et notamment sur un enfant et comment on peut réussir à trouver le chemin de la résilience. Bien sûr, Sébastien Genvo a voulu impliquer le joueur dans son histoire. Pour cela, il a choisit de lui proposer plusieurs choix, dont les siens, permettant au joueur de suivre ou non le chemin qu’il a emprunté il y a quelques années.

Dès le départ, le créateur nous encourage à le faire d’une seule traite. Et il serait de toute façon impossible de faire autrement : non seulement il s’agit d’un visual novel assez court (1h30 max), mais en plus il nous prend aux tripes du début à la fin, sans que l’on ne parvienne réellement à savoir pourquoi.

Vous avez dit voyeurisme ?

Test de Lie in my Heart sur PC
Et là je lis « Louvigny » et je me dis… WHAT ? MON Louvigny dans le Calvados ??

Quand on m’a demandé ce que j’ai pensé de Lie in my Heart, c’était difficile de répondre de façon concise. Oui, j’ai beaucoup apprécié ce jeu, mais est-ce que l’on prend plaisir à jouer à Lie in my Heart comme à un Borderlands 3 ? Hmm, ce serait être un peu sadique, non ? Qu’attends-tu d’un jeu vidéo ? Pas facile, hein. Mais moi, comme pour un film, j’attends qu’il me transmette des émotions, qu’elles soient positives ou « négatives » (je ne parle pas des émotions négatives générées par l’achat Life is Strange: Before the Storm parce que j’ai trouvé ça à **** hein). Qu’il me fasse réfléchir à ma propre conception des choses, relativiser… Bref, qu’il me fasse me sentir vivante, je n’ai pas peur de pleurer ou de me sentir mal à cause d’un jeu vidéo ou d’un film.

Les dessins dans Lie in my Heart

Est-ce que c’est du voyeurisme ? Hmm oui, par moment ça peut fait penser à du voyeurisme. Le visual novel est fait à partir de dessins et de photos réelles superposées de dessins de l’auteur, qui permettent de garder une certaine distance vis-à-vis des protagonistes de l’histoire. En effet, Lie in my Heart est un jeu personnel jusque dans sa réalisation : c’est Sébastien Genvo qui a créé les graphismes, s’est occupé de la programmation et du game design. Pour la musique, il s’est fait aider d’un ami mais a aussi mis la main à la pâte gratte avec sa propre composition dans laquelle on l’entend même chanter. C’est très doux et ça va parfaitement bien avec l’ambiance du jeu et son propos. Quand je te dis qu’il est spécialisé dans le jeu expressif…

Finalement, c’est logique que le jeu autobiographique soit plus répandu chez les créateurs indépendants, cela permet de créer des jeux vidéo beaucoup plus intimes. Est-ce qu’au final, plus de moyens techniques et humains ne gâcheraient pas le propos du jeu, et son potentiel d’expression ? L’auteur serait-il autant en mesure de se mettre à nu s’il était contraint par des normes techniques ?

Screenshot de Théo dans Lie in my Heart

C’est tout ce travail « artisanal » qui rend le jeu aussi expressif, unique et personnel. Au risque de nous donner parfois l’impression de pénétrer dans la vie privée de sa famille sans y avoir été invité. On se sent parfois mal, comme un intrus, et pourtant on souhaite aller jusqu’au bout pour faire honneur à leur histoire. Et puis, heureusement, Lie in my Heart, c’est aussi de grands moments de poésie qui m’ont ému de joie.

Le chemin de la résilience

Screenshot de Lie in my Heart

Comme dans la plupart des visual novels, le joueur intervient sur le déroulement de l’histoire par l’intermédiaire de choix textuels. Certains sont plus difficiles que d’autres et auront un impact différent sur l’entourage et la suite des événements. Même si, évidemment, la finalité restera la même. Vous ne pouvez pas changer l’histoire de l’auteur, aussi dramatique soit-elle. Connaître son dénouement ne m’a cependant pas empêchée d’être profondément touchée par l’histoire. Sébastien Genvo aborde des sujets sensibles sans aucun tabou, et nous laisse revivre le cheminement de ses pensées sans pudeur. La possibilité de faire ses propres choix implique totalement le joueur et lui permet de se mettre à la place du créateur qui brise le quatrième mur plus d’un fois : « Auriez-vous fait les même choix que moi ? Auriez-vous mes regrets ? ». 

Marie dans Lie in my Heart

Lie in my Heart est l’occasion de parler d’une maladie encore trop tabou à mon goût : la bipolarité. Nombre de fois on entend des gens dire « j’ai des sautes d’humeur en ce moment, j’me demande si j’suis pas bipolaire ahah ». C’est certainement qu’ils n’ont jamais vécu de près ou de loin ces montagnes russes dans lesquelles personnes ne souhaiteraient embarquer. Le plus révoltant dans tout ça, c’est que dans la plupart des cas, la famille d’une personne bipolaire ne bénéficie d’aucun accompagnement pour savoir réagir à ses périodes de crises si particulières à gérer. Elle doit d’elle-même aller à la pêche aux infos et insister pour pouvoir rencontrer l’équipe médicale. En France, nous sommes drôlement en retard là-dessus. Conséquence : beaucoup de bipolaires finissent par se sentir seul et incompris… Si cette situation vous la connaissez ou l’avez connu, alors Lie in my Heart devrait encore plus faire écho en vous.

Sans jamais tomber dans la culpabilité et le moralisateur, Lie in my Heart aborde d’ailleurs la question de la responsabilité de chacun, et notamment celle des proches dans la profonde dépression dans laquelle Marie était alors qu’elle disait à tous « que tout allait super bien ». Peut-on mieux anticiper ces événements tragiques ? Mieux accompagner la personne pour lui éviter le pire ? Le jeu ne répond pas à ces questions mais pourrait, espérons-le, permettre de rouvrir un peu le débat.

Marie dans Lie in my Heart : Rien ne meurt jamais

Véritable travail d’introspection, Lie in my Heart est plus qu’un jeu expressif, c’est un exutoire pour le créateur comme pour nous. Il réussit parfaitement à retranscrire le parcours des émotions qui suivent ce genre d’événement. De la plus profonde culpabilité à la résilience et la volonté d’aller de l’avant. Malgré la difficulté des thématiques abordées, il se veut avant tout être un jeu optimiste avec une magnifique fin poétique et tournée vers l’avenir. Et rien que pour ça, je le mettrais entre toutes les mains !

Si ça vous a donné envie, Lie in my Heart est disponible sur Steam.

 

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